PÉNURIE DE CARBURANTS :


Une gabegie générale à l’image du fonctionnement de notre société

La France connaît depuis 2 semaines une pénurie de carburants consécutive à la grève d’opérateurs de raffineries syndicalisés CGT et hermétiques à toute proposition de sortie de crise.

Une fois de plus, les citoyens français, dont la majorité est trop souvent dormante, sont pris en otage dans le cadre de revendications d’une caste minoritaire et plutôt bien lotie.

Cette situation est un révélateur du dysfonctionnement de notre Société, représentée dans le cas qui nous occupe par 3 acteurs centraux, le monde syndical avec une CGT toujours plus inflexible, une grande entreprise du CAC40, en l’occurrence TOTAL, et enfin par nos gouvernants. 

Il convient ici de faire l’analyse des responsabilités de cette crise trop souvent répétée et d’identifier quelques pistes possibles d’améliorations.

Ce samedi en début de matinée, 27,3% des stations-service françaises étaient en rupture d’au moins un carburant, contre 28,5% la veille, selon les déclarations de la ministre de la Transition énergétique Agnès Pannier-Runacher.

Ces chiffres décrivant une moyenne nationale, cachent des disparités importantes sur notre territoire dont la région Ile de France pour laquelle 39,9% des stations sont impactées.

La tension ne cesse de monter au niveau des utilisateurs qui doivent identifier les stations alimentées en carburant, situation très fluctuante et incertainement décrite par les applications qui ont fleuri pour l’occasion, et qui, lorsque une station est trouvée, doivent patienter 2, 3, 4 heures ou plus avant d’être servis…sous réserve que la station n’ait pas été asséchée entretemps.

Au-delà de ces tensions dans les files d’attente, il est malheureusement à déplorer également des impacts au niveau de certains services publics, police, pompiers, santé, même s’ils sont considérés prioritaires dans l’alimentation en carburants, tout comme le monde des artisans et PME impactés dans leur travail de tous les jours, faisant dire à Xavier Bertrand :  «On doit sortir de cette chienlit», car «ce n’est plus un problème entre une entreprise et ses salariés, mais un trouble à l’ordre public national».

Pour analyser cette situation, et essayer d’en dégager quelques possibles pistes de progrès, examinons le jeu et les actions des 3 acteurs principaux de ce conflit :

  1. Le monde syndical 

On retrouve les syndicats principaux suivants: CGT, CFDT, FO, CGC.

Ce conflit est dirigé par la CGT qui dispose d’une représentation syndicale majoritaire auprès du monde des opérateurs de raffinerie qui détiennent les clés de la marche des raffineries (commande des pompes, vannes et autres actionneurs depuis les postes de conduite centralisée ou directement sur le terrain).

Dans un contexte de lutte pour le pouvoir d’achat des salariés et de profits très conséquents réalisés par TOTAL en 2021 et à date en 2022 (5,7 milliards d’euros à la date du 2ème trimestre 2022), les syndicats ont alerté à plusieurs reprises la direction sur la nécessité d’augmenter les salaires en communication avec les dividendes distribués aux actionnaires (dividendes exceptionnels de 2,7 milliards).

Ces sollicitations sont restées sans réponse de la part de la Direction et le processus de grève s’est mis en place si bien qu’aujourd’hui nous en sommes à environ 3 semaines de grèves des raffineries et dépôts pétroliers avec l’incidence décrite précédemment sur l’alimentation des stations-service.

On peut considérer que les syndicats sont dans leur rôle en considérant que la grève est un droit constitutionnel, slogan maintes fois répété par les syndicalistes.

Cependant, nous pouvons formuler 3 commentaires structurants à ce stade :

  • Tout comme le droit de grève, la continuité du Service Public a été considérée par le Conseil Constitutionnel  en 1979 comme « principe de valeur constitutionnelle » le plaçant ainsi au même niveau que le droit de grève. Force est de constater que ce principe n’est pas toujours respecté par les syndicats quand ils exercent leur droit  de grève, comme le témoigne la situation actuelle. Une évolution de la cohabitation de ces 2 principes constitutionnels, aujourd’hui mise en œuvre par les réquisitions de personnels sous la gouverne des préfets et à l’impact limité, semble nécessaire et nous ferons une proposition en ce sens (cf. plus bas). Rappelons à ce titre qu’une poignée d’opérateurs de raffinerie ont bloqué et continuent à bloquer un pays entier.  
  • Les salariés du monde pétrochimique sont plutôt bien lotis par rapport à la moyenne des salariés du pays. Les chiffres oscillent en moyenne entre 4300 euros par mois (source TOTAL) et 3000 euros (source syndicale), auxquels il faut rajouter les primes annuelles d’intéressement et participation (9000 euros en 2022). Toujours est-il que, sans remettre en cause le niveau de salaire en regard du niveau de qualification requis, cette situation ne peut que crisper encore plus le français moyen qui ne touche pas ce niveau de rémunération. Et pourtant le français moyen est impacté par cette pénurie sans pouvoir espérer des augmentations salariales de l’ordre proposé…Ce mouvement aurait dû rester limité entre TOTAL et ses salariés.

  • Enfin, au sein du monde syndical, l’uniformité et la convergence d’actions ne se sont pas faits ressentir puisque rapidement les syndicats du groupe Esso-ExxonMobil ont trouvé un accord avec leur Direction permettant la reprise du travail alors que chez TOTAL, la CGT continue à mener le combat malgré l’accord trouvé par la Direction avec les syndicats majoritaires CFDT et CGC (7% d’augmentation en 2023 et 3000 à 6000 euros de prime). La CGT, dans sa position jusqu’au-boutiste, cristallise la situation et la colère dans le pays en espérant une passerelle vers les journées du 16 octobre (marche contre la vie chère et l’inaction climatique) et surtout du 18 octobre de grève générale et ainsi une certaine convergence des luttes. Comment accepter qu’un syndicat très minoritaire, représentant moins de 3% des salariés dans le pays, puisse bloquer une pays entier ?
  1. TOTAL, acteur majeur du CAC40

TOTAL, fleuron de l’industrie française même si la majorité de son domaine d’activités se situe en dehors du territoire national, est une entreprise florissante qui traite ses salariés de manière favorable (niveau de salaires élevé, primes d’intéressement et de participation, ouverture de l’actionnariat à ses salariés, CE largement doté,…). 

Il semble cependant que dans cette affaire, TOTAL ait mal anticipé l’évolution du conflit débuté déjà depuis 3 semaines et qui aura fait l’objet de quelques alertes de la part des syndicats depuis début 2022.

En effet, le Groupe a affiché un bénéfice net en 2021 de 16 milliards de dollars alors que la rémunération de son PDG est passée de 3,918 millions en 2020 à 5,944 millions en 2021, soit une augmentation de plus de la moitié. Ces éléments ne pouvaient pas passer inaperçus de la part de ses salariés et des syndicats qui ont souhaité une meilleure répartition des bénéfices entre salariés et actionnaires.

Précisons toutefois que les salariés représentent le premier groupe des actionnaires individuels du Groupe (6,4% vs total de 14,9%) et qu’ils ont donc bénéficié des dividendes exceptionnels distribués.

Rappelons aussi qu’en 2020, le Groupe a enregistré une perte historique de 7,2 milliards de dollars en raison de la crise du Covid, occasionnant de facto la baisse du salaire de son PdG par le mécanisme de sa part variable (baisse des actions Total) mais aussi dans une démarche volontariste de sa part.

Ces éléments n’ont bien sûr pas été intégrés par les syndicats mais encore une fois il apparaît anormal que le Groupe ait laissé la situation perdurer 3 semaines avant d’engager, sous la pression du gouvernement, à des séances de négociation avec les syndicats.

Ces négociations ont abouti à un accord signé avec les 2 syndicats majoritaires et uniquement repoussé par la CGT malgré le niveau des augmentations proposées. 

  1. Le Gouvernement

Même si TOTAL est un groupe privé, le gouvernement se doit d’être particulièrement vigilant dans ce type de crise car de nombreux français et secteurs d’activités sont impactés.

Dans un premier temps, il a nié l’existence d’une quelconque pénurie, à l’image de son porte-parole qui déclarait : « pas de pénurie de carburants mais des tensions » et il a mis du temps avant de prendre la mesure du problème.

Sous le feu des critiques pour son inaction et sa négation du problème, il a été obligé de faire évoluer sa position en mettant sous pression les acteurs pour trouver un accord de sortie de crise et en engageant de timides réquisitions de personnels. 

Sa responsabilité dans la durée du conflit est largement engagée et sa capacité à anticiper les situations à risques en est fortement affectée.

En synthèse, la responsabilité de ce conflit et de sa durée peut être légitimement portée par les 3 acteurs principaux que sont les syndicats, TOTAL et le Gouvernement.

On notera cependant le rôle prépondérant joué par la CGT qui s’est appuyé et continue à s’appuyer sur une position jusqu’au-boutiste quasi révolutionnaire et en tout cas antidémocratique puisque ce syndicat ne représente que 3 % des salariés.

Il nous semble indispensable, dans ce contexte qui pourrait se reproduire fréquemment dans les semaines et mois à venir, de faire évoluer le droit de grève en instaurant un juste équilibre entre celui-ci et la nécessité de la continuité du service public ou d’activités assimilées.

Nous proposons :

  • la création d’un service minimum qui existe déjà dans le service public et qui pourrait être étendu à la production et à la distribution de services énergétiques.
  • La refonte des relations gouvernement/patrons/salariés dans le cadre du droit du travail et notamment du droit de grève à l’image de l’expérience allemande dans le domaine qui privilégie la prévention à l’action gréviste

1 commentaire

  1. Très bon article apportant des propositions pour faire évoluer les choses dans le bon sens, c’est à dire dans l’intérêt de tous. On constate une fois de plus l’importance du pouvoir de nuisance de la CGT et l’incapacité de nos dirigeants de prévoir et gérer les conflits sociaux. L’avenir immédiat est à redouter quand (entre autres) va être abordée la réforme des retraites…En attendant, la pénurie de carburant due à cette grève va avoir un impact plus que néfaste sur de nombreuses entreprises et en particulier sur le secteur du tourisme qui commence à compter de plus en plus d’annulations à l’approche des vacances scolaires de la Toussaint, secteur qui ne s’est toujours pas « remis » des pertes accumulées lors de la crise du COVID. C’est un exemple parmi tant d’autres qui n’a pas l’air de poser de problèmes de conscience aux cégétistes des raffineries qui, d’après les informations diverses, bénéficient d’avantages conséquents (salaires et primes) bien supérieurs à la moyenne des salaires des citoyens voulant tout simplement aller travailler.

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