Réseaux sociaux, démocratie augmentée ou dévoyée ?


Il y a environ 70 000 ans, l’homo sapiens a commencé à prendre le dessus sur les autres espèces humaines jusqu’à les effacer de la surface de la planète. Dans son remarquable ouvrage « Sapiens », Yuval Noah HARARI explique que, pour la plupart des chercheurs, cela résulterait d’une révolution cognitive ayant notamment permis à nos ancêtres d’élaborer une nouvelle forme de langage dépassant le simple échange d’informations basiques, ce dont toutes les espèces vivantes sont capables, mais permettant par sa complexité un mode de communication plus subtile pouvant aller jusqu’à l’abstraction, capacité que seule l’espèce humaine possède.

« Notre langage a évolué comme une manière de bavarder ». Animal social l’homo sapiens a besoin d’échanger des informations bien souvent non essentielles. Y. HARARI écrit : « Aujourd’hui encore, la majeure partie de la communication humaine – e-mails, appels téléphoniques et échos dans la presse- tient du bavardage. Celui-ci nous est si naturel qu’il semble que notre langage se soit précisément développé à cette fin ». Et reconnaissons – le, dans la vie courante, ce bavardage relève très souvent du commérage. Les déboires de notre voisin, de notre collègue de travail ou d’une personnalité paraissent bien plus intéressants que le dernier rapport de la Cour des Comptes. 

Limitée, dans l’espace et le temps, pendant des millénaires à des cercles restreints (clan, village, tribus), la diffusion de l’information a évolué avec la modernité (du pigeon voyageur au télégraphe puis au téléphone etc..). La dernière étape (pour le moment) étant le développement des réseaux sociaux.

La première plateforme en ligne, dont l’objet était de retrouver des amis d’école, a été créée en 1995 par un ingénieur américain Randy CONRADS. Aujourd’hui, selon une étude de We Are Social et Hootsuite, environ 40% de la population mondiale utiliserait des réseaux sociaux. 

Mais pour y faire quoi ? partager des contenus personnels avec des proches (Facebook), suivre des personnalités (Instagram), regarder des contenus audiovisuels (You Tube), communiquer de manière instantanée (WhatsApp, Signal, Olvid), trouver un emploi (LinkedIn), commenter /émettre un avis (Twitter), chacun peut y trouver son compte.

Ces réseaux sociaux constituent un espace de communication, inimaginable il y a quelques décennies.

Doit-on s’en réjouir, si l’on considère que la démocratie implique la libre circulation de l’information et la capacité des citoyens d’un pays à se faire entendre ?

De l’accès à l’information à la désinformation : a priori la possibilité pour chacun d’accéder librement à toute information et de quelque nature qu’elle soit, ne peut être considérée comme préjudiciable sous réserve qu’il ne s’agisse pas « d’infox » voire d’opérations de manipulations, or voilà bien un risque réel. N’oublions pas que « mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde » (Albert Camus).

Mais le plus grand danger est constitué par les entreprises privées qui détiennent les plateformes et décident qui est autorisé à parler et qui ne l’est pas donc quelle information est accessible ou non, sous couvert de censure bien-pensante. Quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir sur sa personne, le bannissement de Donald TRUMP, président toujours en exercice, concomitamment de différents réseaux sociaux démontre que la libre circulation de l’information sur internet est un miroir aux alouettes. 

  De la liberté d’expression à l’obligation de se taire : en démocratie, le vote est le mode d’expression du citoyen. Les réseaux sociaux tel Twitter permettent au moindre citoyen de s’exprimer quasi quotidiennement. Les élus écoutent ces internautes, voire interagissent avec eux. Là encore, le fait de pouvoir exprimer son opinion sur un sujet donné directement à un politique, par exemple sur son compte Twitter, et engager un dialogue, n’est pas non plus a priori préjudiciable à l’expression démocratique.

Encore faut-il que la liberté d’expression soit garantie et ce n’est pas le cas. Les propriétaires des réseaux sociaux, parfois sous la pression de groupes (ex : ONG), personnalités (ex : grève du compte Facebook donc milliers de vues en moins) ou entreprises influentes (ex : menace de retraits d’annonceurs) réduisent au silence certains points de vue, ce qui est le rôle, en démocratie, des gouvernements et de la justice.

D’ailleurs, la journaliste Clara SCHMELCK pointe les dérives de certains discours. Elle constate un rejet de la démocratie représentative au profit d’une représentativité directe. Elle note deux tendances dans les groupes Facebook : ceux qui souhaitent s’organiser pour se faire entendre et aboutir à de nouvelles lois et ceux qui veulent une rupture totale avec le système démocratique. La démocratie représentative n’a alors plus de sens, c’est celui qui crie le plus fort qui a raison. 

De la libération de la parole à la dictature des minorités : il y a quelques années le mouvement #Me Too initiait un mouvement de dénonciation de toutes les formes de violence faites aux femmes, ouvrant la voie à la libération de la parole, selon la formule consacrée. On ne peut que se satisfaire de ce type de mouvement s’il permet de faire progresser la société vers plus de justice.

Malheureusement, très rapidement les réseaux sociaux sont devenus pour nombre d’internautes l’exutoire de souffrances dont ils s’estiment victimes (à tort ou à raison), n’hésitant pas à jeter en pâture à l’opprobre médiatique le nom de personnes, lesquelles seront à jamais coupables quelle que soit la réalité. A ce titre le pouvoir de nuisance des réseaux sociaux (trop souvent sous couvert d’anonymat) est redoutable, fossoyeurs de la présomption d’innocence. Dans un état de droit, c’est au juge de se prononcer, non dans l’émotion mais dans l’objectivité de la loi.

Les réseaux sociaux sont également le moyen pour des minorités très actives de se faire entendre voire de peser sur la société ou le débat démocratique dans une proportion inverse à ce qu’elles représentent réellement. A titre d’exemple citons le restaurant le Nez Grillé, institution du quai de la Fosse à Nantes dont la propriétaire a été contrainte, par peur de représailles, de modifier l’enseigne en Nez Grill suite à une pétition (initiateur anonyme), de moins de cent signatures, l’accusant de « provocation raciste » (Journal Ouest France 31/12/2020). Ce type de campagne peut prendre des formes très virulentes, de véritables campagnes visant à contraindre des organisations (universités, journaux, entreprises) à licencier un employé, annuler la participation d’une personne à un évènement, à boycotter une œuvre, sous prétexte que des déclarations de l’individu visé auraient provoqué une détresse émotionnelle chez certaines personnes. Le but est finalement « d’effacer » la personne (cancel culture). 

Des campagnes numériques très actives sont de nature à influencer les électeurs et à gommer les contradicteurs. 

Les quelques lignes ci-dessus mettent en lumière quelles sont les menaces que portent les réseaux sociaux contre la démocratie, laquelle ne saurait être autre chose que la dictature d’une majorité de citoyens avertis.

Le monde du digital fait partie de la société contemporaine, un monde dans lequel le citoyen doit pouvoir prendre sa place, ce qui implique des gardes fous :

  • Sensibilisation, notamment des plus jeunes, à l’utilisation du numérique : comment créer un compte et comment l’utiliser sans risque, quels sont les dangers de l’exposition sur le net, savoir recouper les informations pour se forger une opinion, à la moindre dérive informer son entourage (une agression sur internet est un délit).
  • Modération : le rôle des modérateurs doit se limiter aux propos injurieux. La liberté d’expression ne se négocie pas. Il existe un système judiciaire et des lois pour poursuivre et sanctionner les propos et actes relevant de délits (haine, racisme, antisémitisme …). Il n’appartient pas aux propriétaires des réseaux sociaux de s’ériger, par l’intermédiaire de leurs modérateurs, en juge du politiquement correct.
  • Equilibre : si les rumeurs ont autant de succès sur Internet, c’est souvent parce que les gens qui seraient capables de leur porter la contradiction considèrent que c’est une perte de temps d’aller discuter avec ceux qui les colportent. Pour, peut-être, rééquilibrer le débat sur Internet, il faut que ceux qui sont porteurs d’un débat constructif investissent le terrain numérique avec des stratégies de contre-discours, de contre-débat, de contre-expertise.
  • Vigilance : les réseaux sociaux doivent être considérés comme un moyen supplémentaire d’échanger et d’accéder à l’information, ils ne doivent en aucun cas devenir l’alpha et l’oméga du débat démocratique sous peine d’exclure une partie non négligeable des citoyens. Espace de communications, d’instantanés et d’émotions, le monde des réseaux sociaux par nature éphémère et superficiel, ne devra jamais se substituer aux débats de fonds sur lesquels se construit une véritable démocratie.

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